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Mille Sabords ! Le capitaine Haddock sur le divan.

Mille Sabords ! Le capitaine Haddock sur le divan.

Haddock est le plus aimé des personnages des Aventures de Tintin. Son tempérament emporté, ses coups de gueule, ses faiblesses, son côté tantôt maladroit, tantôt courageux font de ce personnage une palpitation d'âme.

Derrière l'image du capitaine alcoolique, irascible, au tempérament orageux comme un tonnerre de Brest, qui jure comme il respire, se cachent les symptômes d'un homme en souffrance. 

Un grand secret, nom d'une pipe ! 

Miné par la dépression, c'est une «loque humaine», au départ, selon les propos du dessinateur belge Hergé, mais ce n'est pas pour rien que les enfants l'adorent et voient Haddock avec des yeux de merlan frit (Ah ! que de poissons...) car, comme eux, il n'arrive pas à contrôler la marée de ses émotions. Pour le psychanalyste Emmanuel Valat : «Il a une colère qui l'empêche de vivre et, au fil des albums, il s'apaise, comme si Haddock menait sa propre psychanalyse. Ses aventures avec Tintin, avec leur part d'enquêtes et de secrets, peuvent être regardées comme une métaphore de cette aventure que l'on mène quand on s'allonge sur un divan». 

Mais que raconte l'inconscient d'Archibald Haddock ? Pour comprendre comment il est hanté par un double secret de famille, le sien mais aussi celui d'Hergé, il faut se tourner du côté de Serge Tisseron,  auteur de Tintin chez le Psychanalyste (Aubier). 

Qui est Serge Tisseron ? 

C'est un homme de plusieurs vies : longtemps chroniqueur de l'émission Arrêt sur images, sur France 5, Serge Tisseron est un observateur attentif de tout de ce que diffusent nos écrans (ordinateurs, consoles de jeu), ainsi qu'un spécialiste des rapports complexes qu'entretiennent les enfants avec ces médias de l'image. C'est aussi un amoureux de la BD (lui-même scénariste et dessinateur) 

Selon lui, «Le capitaine Haddock ignore d'abord qu'il est prisonnier de la souffrance de son aïeul, le chevalier François de Hadoque, fils non reconnu de Louis XIV. Hergé sait qu'il y a des «mal morts», c'est-à-dire des fantômes dans les familles, dont la souffrance n'a pas été reconnue.

L'un des descendants doit réparer les choses. Ce que fait Haddock dès le Secret de la Licorne. D'abord, il pense qu'il n'y a pas de secret, mais il en découvre un avec Tintin lorsqu'ils trouvent un trésor dans les caves du château de Moulinsart. 

Yéti quelqu'un pour sauver Haddock ? 

Puis dans les Sept Boules de cristal et dans le Temple du soleil, le capitaine s'identifie à son ancêtre, ce qui lui permet d'aller mieux, de réduire son alcoolisme. Mais c'est dans Tintin au Tibet qu'il va encore plus se réparer, car Chang est triste de quitter ce Yéti qui l'a élevé comme un père. La grand poilu est aussi en larmes. C'est à dire que, pour Serge Tisseron, «la séparation n'est plus seulement nommée, mais elle est éprouvée : la souffrance du yéti est celle du roi Louis XIV qui n'a pas pu dire à son fils François comme il l'aimait».

c'est très bénéfique pour le marin, mais aussi pour Hergé qui met en scène, par Haddock interposé, une réparation familiale, puisque son père et son oncle sont nés d'un père qui ne les a jamais reconnus. Quand au capitaine, son besoin d'ancrage dans son histoire familiale était d'ailleurs sous notre nez : il porte toujours un pull avec une ancre. Un signe, non ? 

Mots tus et bouche cousue 

De là à penser que le capitaine se remplit la bouche à coup d'alcool et de jurons (bachi-bouzouk !) pour éviter de parler du secret, selon Emmanuel Valat..«cela prend la place d'une parole vraie : celle qu'il ne peut pas prononcer puisqu'il est porteur d'un secret qui l'empoisonne». Serge Tisseron nuance, car «celle qui parle vraiment pour ne rien dire du secret, c'est la Castafiore» . 

En effet, elle est volubile, Haddock ne supporte par de l'entendre chanter, et elle ne se souvient jamais de son vrai nom.

Leur rapport d'attraction-répulsion réciproque ne traduit pas une pulsion sexuelle refoulée mais, selon Serge Tisson : «Elle est la mère. Lui, comme tout fils, oscille entre attachement et haine. Elle est la gardienne du secret de la filiation. Elle chante faux, et nomme faux, à l'instar de la mère d'Hergé, qui ne lui a jamais donné son vrai patronyme». 

Pour autant, capitaine, ce n'est pas à maman de régler cette séance, et c'est à vous que l'on présente une facture ad hoc. Soyez assuré qu'il est possible de payer en liquide (hips !). 

Que nous apprennent les albums de Tintin sur la psychologie d'Hergé ? 

Serge Tisseron au journal Le Parisien le 27/09/2016  : D'abord, sa préoccupation pour la pureté à travers la fameuse «ligne claire», et aussi sa profonde empathie pour les êtres humains. Mais il faut se garder de vouloir trouver dans Tintin un reflet de toutes les préoccupations d'Hergé. En choisissant la bande dessinée, qui était alors un genre destiné aux enfants, c'est évidemment l'enfance en lui qui est remontée à la surface. En 1983, j'ai montré qu'un secret de filiation parcourt son oeuvre, et j'ai fait l'hypothèse que ce secret devait avoir son équivalent dans sa propre famille. En 1987, ses archives ont confirmé mon hypothèse : le père d'Hergé est né de père inconnu. Son oeuvre témoigne de ce qu'il a pu imaginer, quand il était enfant, de cette histoire familiale douloureuse et mystérieuse, à l'âge où chacun s'interroge sur ses origines et sur celles de ses parents. Mais elle ne s'y limite évidemment pas! 

Pourquoi Tintin s'est-il inscrit dans la durée ? 

Les raison sont multiples. La qualité des scénarios, la beauté du dessin, le réalisme des décors et des objets, les couleurs pastel douces et apaisantes, la concision des textes. Et puis aussi ces figures qui sont devenues des archétypes ;  La Castafiore qui n'écoute personne ;  les Dupond et Dupond, ridicules et touchants, le capitaine Haddock colérique au grand coeur, Tournesol le savant sourd. Mais, comme beaucoup de grandes oeuvres, celle d'Hergé est «cryptée» : elle est construite autour d'un secret qu'elle laisse affleurer sans jamais ni l'exposer clairement ni l'élucider...C'est pourquoi on ne cesse d'y revenir ! 

Haddock fête cette année ses 80 ans, sans avoir pris une ride ! 

Une des caractéristiques majeures du Capitaine Haddock est son art de l'injure, qu'il pratique à foison. Les albums de la série en sont truffés : 220 disent ceux qui se sont amusés à compter. Mais jamais il ne dit de grossièretés. L'idée géniale d'Hergé pour entre autres contourner la censure, c'est de choisir des mots du langage courant, ou bien des mots rares et de les sortir de leur contexte pour en faire des insultes. 

Sans Haddock, Tintin ne serait pas Tintin 

Ils sont réciproquement leur ange gardien. Tintin est sauvé à plusieurs reprises par Haddock, et Tintin a certainement sauvé Haddock de la déchéance. Haddock a apporté du piment, il a apporté des couleurs, du tempérament, et sans lui les aventures n'auraient pas du tout été les mêmes. C'est vraiment un personnage qui est devenu tout à fait indispensable, inséparable de Tintin. Et mettre en scène ce personnage était sacrément culotté de la part de Hergé.

Haddock gronde et fulmine 

Il est un personnage comique, ses coups de sang sont uniques, tout comme son vocabulaire ! Oui, ses expressions sont connues du monde entier ! 

Archibald Haddock a séduit toutes les générations, et continuera sans doute à charmer la postérité ! Mais le genre est menacé : on ne prend plus le temps de fignoler la rédaction de ses insultes, et c'est dommage 😕 mille milliards de mille sabords de tonnerre de Brest ! 😤

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