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Le refuge intime de Marie-Antoinette.

Le refuge intime de Marie-Antoinette.

Le Hameau de la Reine, fut inspiré par la mode de l'époque et la lecture de Jean-Jacques Rousseau.  Marie-Antoinette voulut un hameau, dont la construction fut confiée à Richard Mique en 1783. Moulin, laiterie, pigeonnier, poulailler...tout devait donner l'illusion du rustique, jusqu'aux fausses lézardes peintes sur les façades. 

« Quoique Dieu m'a fait naître dans le rang que j'occupe aujourd'hui, je ne puis m'empêcher d'admirer l'arrangement de la Providence, qui m'a choisie, moi la dernière de vos enfants, pour le plus beau royaume d'Europe. Je sens plus que jamais la tendresse de mon auguste mère », écrit Marie-Antoinette à l'impératrice Marie-Thérèse, le 14 mai 1774, quatre jours après l'avènement de Louis XVI. La jeune reine qui n'a pas encore 19 ans, se laisse aller à la joie de cette royauté toute neuve. Elle va enfin pouvoir mener sa vie à sa guise. Quelques jours plus tard, elle demande à son époux de réaliser un rêve : posséder une maison qui soit la sienne, dans laquelle elle pourra échapper aux contraintes de l'étiquette de Versailles et jouir des plaisirs de l'intimité avec ceux et celles qu'elle aura librement choisis. Le nouveau souverain ne se fait guère prier pour accorder à sa femme le pavillon de Trianon, situé à un quart de lieue du château de Versailles.

C'est faire peu de cas du chef-d'oeuvre de Gabriel, inauguré le 9 septembre 1770 par le feu roi avec Mme Du Barry. Sur les instances de Mme de Pompadour, sa précédente favorite, Louis XV avait fait construire cette «folie» comme une dépendance du Grand Trianon, au centre d'un domaine dédié aux sciences de la nature, parmi des plates-bandes et des serres où l'on cultivait des plantes rares. 

La construction du Petit Trianon, entreprise en 1761, ne s'acheva qu'en 1768. Avec ses formes droites et ses colonnes corinthiennes, il témoigne de la nouvelle esthétique inspirée de l'antique. Louis XV, qui subissait douloureusement le rituel monarchique, avait pris l'habitude de faire des escapades dans les autres résidences royales et chez certains particuliers. Le Petit Trianon fut le dernier de ses refuges. C'est là qu'il ressentit les premières atteintes de la variole qui devait l'emporter. 

Cette maison,  d'un raffinement extrême, plut à Marie-Antoinette. Elle commença cependant par s'intéresser au jardin qu'elle concevait différemment de celui qui existait. Le jardin botanique l'ennuyait autant que le parc de Versailles.  Elle se souvenait des abords de Schönbrunn et de la forêt viennoise qui lui inspiraient une indicible nostalgie. Elle voulait évoluer dans un cadre champêtre. Son désir correspondait à la mode du temps : depuis une trentaine d'années, on assistait à une révolution dans l'art des jardins. Le retour à la nature avait triomphé en Angleterre bien avant Rousseau. On louait des parcs de Stowe et de Kew pour les opposer à celui de Versailles. Plusieurs traités avaient été publiés à ce sujet, provoquant une querelle entre anciens et modernes. Le prince de Ligne, proche de la reine, se faisait le champion des jardins à l'image de la nature : «Vos cascades de marbre, vos magnifiques statues, vos pavillons superbes, vos sentiers mis en berceau et vos jets qui menacent le ciel, ne valent pas un trône de gazon». 

Le prince de Condé à Chantilly, le duc de Chartres à Monceau avaient leurs jardins anglais. Marie-Antoinette s'y promena, mais elle revient surtout enchantée de sa visite chez le comte de Caraman, rue Saint-Dominique, à Paris. Elle décerna à ce gentilhomme le tire de «directeur des jardins de la reine». Une décision qui ne manqua pas de jeter le trouble dans le service des bâtiments du roi, chargé de l'aménagement et de l'entretien du parc de Versailles. Le comte de Caraman dessina les plans. La reine les étudia et s'entretint longuement avec le jardinier Antoine Richard, l'architecte Richard Mique et le peintre Hubert Robert. De cette collaboration naquit le jardin du petit Trianon. Les travaux commencent dès le mois de juillet 1774. Au grand désespoir d'Antoine Richard, on sacrifie quelques raretés botaniques de serre, on défait les plates-bandes, mais la majeure partie des collections sont transportées au jardin des Plantes à Paris.

Marie-Antoinette permet toutefois que l'on continue d'acclimater toutes les espèces d'arbres, s'ils composent un véritable paysage. Pressée de voir ses vœux réalisés, elle se heurte à la rigueur du contrôleur général des finances... Dès le printemps de 1775, elle peut se promener avec ses amis dans les allées de son domaine et passer des après-midi dans ce château où elle entend être chez elle. 

Alors que le palais de Versailles est ouvert à tous, le pavillon de la Reine n'est accessible qu'en son absence et sous la surveillance d'un suisse qui garde la grille d'entrée. 

Dès 1776, au scandale des courtisans, des règlements portant la mention «de par la reine» et non «de par le roi» sont affichés. Du jamais vu à la cour de France. Marie-Antoinette entend régler tout ce qui touche à son royaume, assistée par Bonnefoy du Plan, son «concierge», qui fait office d'intendant. Il lui rend compte de toute l'administration, exécute ses ordres concernant l'aménagement intérieur, l'entretien, les commandes aux ébénistes, aux tapissiers ; il gouverne le service de la bouche et veille aux approvisionnements... Il demeurera en fonction jusqu'à la Révolution. 

On appelle bientôt Trianon «le petit Vienne», puisque la reine veut retrouver dans sa maison les joies de l'intimité qu'elle avait connue dans son enfance, sa mère l'impératrice ayant toujours maintenu une vie familiale à côté de ses obligations officielles. A Trianon, Marie-Antoinette entend se comporter aussi librement que les premiers de ses sujets dont la société fait ses délices. Elle se ménage ainsi de longs apartés avec ses amies de coeur, la princesse de Lamballe, la princesse de Guéméné, Mme Dillon et surtout la comtesse, bientôt duchesse, de Polignac, qui restera sa grande favorite et pour laquelle elle éprouve une amitié passionnée. Parmi les gentilshommes, on rencontre généralement le duc de Coigny, le baron de Besenval, le comte Valentin Esterhazy, le prince de Ligne, le comte de Vaudreuil, amant de Mme de Polignac. Quant à Fersen, cher au coeur de la reine, il passera l'hiver de 1778-1779 à Versailles mais ne reparaîtra qu'en 1783, après la guerre d'Amérique.

A Trianon, tout protocole est banni. Lorsque la reine entre dans le salon qui donne sur la terrasse, elle refuse qu'on se lève ; elle veut que l'on continue les conversations, le jeu ou la lecture. «ici, je suis moi», déclare-t-elle. Elle se plaît à jouer le rôle d'un châtelaine sans royaume. Louis XVI ne vient que s'il est invité. Parfois, la reine donne à dîner ou à souper à ses amis. L'après-midi, on prend une collation sur l'herbe si le temps le permet. Ainsi coulent les jours ...

Au mois d'avril 1779, Marie-Antoinette séjourne à Trianon après une rougeole qui l'a éprouvée. Elle décide de passer sa convalescence hors de Versailles. Ce «voyage» fit jaser à la cour car sa suite était peu nombreuse et les quatre garde-malades chargés de la distraire étaient le duc de Coigny, le duc de Guwines, le comte d'Esterhazy et le baron de Besenval. «De petites fêtes simples dans un lieu charmant dans une belle maison, des promenades en calèche ou sur l'eau, point d'intrigues, point d'affaires, point de gros jeu ; seule la grande magnificence qui y régnait pouvait faire soupçonner qu'on fût à la cour» devait écrire Esterhazy dans ses mémoires. Le comte de Provence vint dîner chez sa belle-soeur, mais Louis XVI bouda sa femme. De retour à Versailles, elle dut regagner ses bonnes grâces.

Cependant, Marie-Antoinette prend l'habitude de passer plusieurs jours au coeur de son domaine, qui évolue au gré de ses caprices. Dans le château où elle installe un billard à la place de la salle à manger, elle veille personnellement à de nouveau arrangements. En 1777, elle fait repeindre le totalité des appartements et aménager sa chambre avec le lit qui fut naguère celui de Mme Du Barry et pour lequel elle choisit des soieries de Chine à fond blanc peintes de branches fleuries. Son boudoir est décoré de nouvelles boiseries sculptées d'arabesques et de fleurs. Elle demande aussi, ce qui ne manque pas de surprendre, aux mécaniciens et aux serruriers de la Couronne d'aménager un système de miroirs qui montent du sous-sol, recouvrent les fenêtres et isolent la pièce de l'extérieur. 

Ce «cabinet des glaces mouvantes», qui a été réhabilité récemment, suscite bien des rumeurs calomnieuses. Une chambre est naturellement réservée au roi, mais il n'y couchera jamais, préférant toujours retourner à Versailles après avoir soupé avec la reine à Trianon. Les dames de la suite logent à l'entresol où Marie-Antoinette installe parfois ses enfants avec leur gouvernante, Mme de Polignac. Cela n'empêche pas les langues d'aller bon train.

On se plaint désormais publiquement de la reine et de ses dépenses considérables. Pourtant, celle-ci poursuit son rêve et continue de bâtir ce chef-d'œuvre qui contribua à sa légende. Le jardin anglais, achevé vers 1780, ne ressemble plus à celui de Louis XV.

Temple de l'amour à Trianon

Marie-Antoinette lui a donné ses collines, ses rivières enjambées par des ponts, son temple de l'amour, son belvédère octogonal gardé par des sphinx et sa mystérieuse grotte tapissée de mousse d'où l'on peut tout observer sans être vus. Seuls les parterres de la façade, qui mènent à l'ancien pavillon de fraîcheur où l'on sert des collations, rappellent le règne passé.

Coiffée d'une capeline de paille, Marie-Antoinette s'y promène, vêtue de robes blanches toutes simples sur lesquelles elle drape un fichu de mousseline. Elle n'a jamais paru aussi insouciante et indépendante. Cette vie paisible, qui ressemble à celle des particuliers fortunés, est égayées par des bals et de nombreuses fêtes. La première a lieu dès 1776 pour célébrer la guérison du comte de Provence et du comte d'Artois, rescapés de la rougeole. Une autre, assez surprenante, est offerte par la souveraine à son époux, au mois de septembre 1778. Le jardin est transformé pour l'occasion en une immense foire, avec des boutiques tenues par les dames de la cour venues vendre des objets précieux. Sur la pelouse, une place de village est recréée, avec des fontaines et une guinguette où Marie-Antoinette joue les limonadières. mais sans doute est-ce la soirée célébrant la visite de Gustave III de Suède qui devait rester comme la plus extraordinaire. Marie-Antoinette y avait porté une attention toute particulière car elle tenait à plaire à son cher Fersen, héros de la fête. Elle avait prié tous les invités de s'habiller de blanc pour une visite des jardins illuminés après le souper. Ce fut, au dire du souverain suédois, un véritable «spectacle des Champs Elysées». 

La souveraine offrit aussi plusieurs fêtes à son frère, l'empereur Joseph II, dont l'une, en 1781, fut immortalisée par le peintre Hubert Robert : après un souper qui réunit toute la famille royale, on assista à une représentation dans le petit théâtre de la reine. Avec ses ornementations en papier mâché, ses trompe-l'œil en clinquants, ses murs tendus de moire bleue et son rideau gros bleu de Tours, ce minuscule théâtre conçu par Mique, fait penser à une copie intime de l'opéra de Versailles. 

Trianon - Théâtre de la reine.

Il s'élève dans le jardin depuis 1779 pour accueillir «la troupe des seigneurs», dont la souveraine est l'incontestable vedette. Dauphine, elle avait éprouvé un vif plaisir à jouer la comédie avec ses beaux-frères et ses belles-sœurs, en cachette du roi. Le 1er août 1780, la troupe joue «Le roi et le fermier» et «La gageure imprévue» de Sedaine. La première de ces deux pièces met en scène le comte d'Adhémar représentant un roi égaré pendant la chasse et recueilli par un fermier qui lui fait la satire de la cour ! Marie-Antoinette y tient le rôle d'une bergère amoureuse d'un fermier mais poursuivie par les assiduités d'un jeune seigneur libertin. Dans «la gageure imprévue», la reine campe Gotte, soubrette complice d'une marquise désœuvrée qui a recueilli un charmant cavalier et l'a enfermé dans un placard lors du retour inopiné du mari. «Nous nous plaignons, nous autres domestiques....», déclare-t-elle d'entrée de jeu au public, avant de se mettre à broder des manchettes pour son amoureux.

Les comédiens improvisés répètent des journées entières sous la direction de comédiens et de chanteurs professionnels dans une atmosphère d'excitation extrême. Par la magie de la scène, Marie-Antoinette échappe à son rôle de souveraine. Et ce n'est pas un hasard si on la voit jouer les ingénues bourgeoises ou les soubrettes. Elle interprètera son dernier rôle, celui de Rosine du «Barbier de Séville», en présence de Beaumarchais, au mois d'août 1785, au moment où éclate le scandale de l'affaire du collier.  

Poursuivant le rêve écologique de son temps, Marie-Antoinette veut édifier un véritable village dans le prolongement de son jardin anglais. La visite de celui qu'avait fait construire le prince de Condé dans le parc de Chantilly l'avait enchantée : les maisons paysannes et la grange cachaient de superbes salons. Elle demande à Mique de s'inspirer de ces faux-semblants pour lui construire un hameau selon son goût. 

En 1783, on creuse un étang autour duquel s'élèvent des maisons de village, deux laiteries, une grange qui devait servir de salle de jeu de boules, un colombier, un poulailler, un moulin, une maison de gardien, une lingerie, et la tour de Marlborough pour céder à l'anglomanie ambiante.

A l'extrémité de la pièce d'eau, deux pavillons sont reliés par une longue galerie en terrasse d'où partent deux escaliers harmonieusement enroulés. Ce sera le pavillon de la reine. Marie-Antoinette installe dans l'une des maisons un couple de fermiers qui cultivent les abords du hameau et élèvent quelques poules et lapins. Marie-Antoinette n'y joua pas à la bergère comme on l'a prétendu ; elle se contentait de passer quelques heures dans son pavillon et de parcourir les allées de son village miniature, persuadée d'y découvrir les réalités de la vie paysanne.  

A Trianon, la reine voulut se comporter aussi librement que ses sujets. Considérant l'étiquette comme le symbole d'un temps barbare, elle ne pouvait admettre qu'elle ne s'appartenait pas, mais qu'elle appartenait au royaume de France ; que, placée au-dessus des mortels dans une société hiérarchisée à l'extrême, le moindre de ses gestes avait valeur d'acte public. En essayant de vivre comme une princesse sans royaume dans son domaine, elle se soustrayait au regard d'un peuple admis à pénétrer au cœur du château de Versailles. C'était pour mieux assouvir ses penchants, pour mieux s'adonner à de coupables plaisirs, murmurait-on, qu'elle se cachait aux yeux de tous. Ainsi se tissa la légende noire d'une reine qui rêvait aux douceurs de l'intimité, loin d'une cour qu'elle sut pourtant animer brillamment. 

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